Panafricanisme et renaissance africaine: Actualisation ou stagnation?

Panafricanisme et renaissance africaine

 Actualisation ou stagnation?

 Selon l’historien Marc Bloch, “ les hommes sont plus les fils de leur temps que de leurs pères ”. Une question se pose: en ce début du vingt et unième siècle, les intellectuels et hommes politiques africains ont-ils géré l’héritage des pères du Panafricanisme de manière opératoire et efficace? Le développement étant un projet politique et culturel, aux modalités économico-financières variables, jusqu’à quel point a été fructifié au profit des peuples africains le legs reçu des Sylvester Williams, William Dubois, Marcus Garvey, Lamine Senghor, Thiémoko Garan Kouyaté, Georges Padmore, Émile Faure, Kwame N’Krumah, Cheikh Anta Diop, Amilcar Cabral, Patrice Lumumba, André Matsoua, Ruben Um Nyobé et tant d’autres de nos héros et pionniers?

Un bilan concret, même succinct, est nécessaire pour évaluer les résultats atteints dans le processus de développement d’une conscience historique interafricaine, les progrès dans l’élaboration des fondements sectoriels ou organiques de l’Unité Africaine, l’état des relations ou de la coopération entre Africains du Continent (”Afrochtones”) et Afro-descendants (selon le terme consacré à Durban, 2001) des déportés des Traites Négrières Atlantique et Transsaharienne.

Une telle introspection induit implicitement une question fondamentale: avons-nous compris qu’, “être fidèle au foyer des ancêtres, ce n’est pas en garder les cendres mais en maintenir la flamme allumée ” et que nous devons remplacer la culture du geste par celle de l’action pour résoudre, par des moyens appropriés, des problèmes précis se posant dans des conditions et contextes déterminés? Avons-nous évité, éviterons-nous les pièges d’une logolâtrie truffée de références non opératoires à un panafricanisme alibi (ou à une culture alibi) ?

Sommes-nous capables, serons-nous capables, hic et nunc, d’élaborer des projets précis au profit de nos peuples dans le cadre d’échéanciers déterminés, sur la base de moyens identifiés et réalistes en nous appuyant sur le tremplin d’un panafricanisme mis à jour et d’éléments actualisés de nos savoirs endogènes ? Comme le Japon l’a réussi depuis le Meiji en 1868. Ce Japon qui a organisé en Août 2003, au Musée National des Sciences de Tokyo, une exposition de poupées mécaniques fabriquées durant la période Edo, ancien nom de Tokyo, (1603-1687), poupées mécaniques exposées à côté des derniers robots les plus perfectionnés fabriqués par le Japon, dont un chien-robot et un robot humanoïde. Ce Japon où cette exposition a été l’occasion pour le pays le plus avancé du monde en robotique d’expliquer les racines endogènes de ses succès par l’actualisation et la modernisation progressives des techniques éprouvées de fabrication de poupées mécaniques de l’époque Edo. Quand le jeu d’Awalé, identifié comme le jeu combinatoire le plus complexe au monde avec les jeux de go et d’échecs, servira-t-il de support pédagogique à l’introduction de l’analyse combinatoire dans nos enseignements de mathématiques? Le cas de l’Inde, avec sa ”Silicon Valley” de Bangalore suscite-t-il de notre part tout l’intérêt qu’il mérite comme source concrète d’inspiration.

De telles questions pourraient sembler voler au ras des pâquerettes mais ne nous trompons pas d’époques ou de contextes. Les succès de nos glorieux prédécesseurs ne doivent pas nous faire oublier les réalités et contraintes actuelles. Les précurseurs, avec leurs limites, ont engrangé des succès notables dans les contextes spécifiques de leurs époques respectives. Succès dont les fruits sur les plans politique et culturel ont ouvert, sans être exhaustif, la voie des indépendances des pays africains, des acquis des droits civiques aux USA pour les Africains-Américains, de la défaite de l’Apartheid entre autres. Ces victoires n’ont toutefois pas suffi à créer les conditions d’une émancipation économique et sociale. Il y va pourtant de la survie des cultures africaines et afro-descendantes face à la vague d’uniformisation d’une mondialisation broyeuse des identités des peuples les plus démunis, dans une jungle où ceux qui prônent les lois du marché sont les premiers à les ignorer au gré de leurs intérêts.

Plus de quarante ans après les indépendances des pays africains et dix ans après la chute de l’Apartheid, malgré tous les succès remportés, l’Afrique projette l’image d’un continent à la traîne du reste du monde et sauf pour une minorité privilégiée aux USA, les Afro-descendants sont des exclus sociopolitiques partout, des USA aux pays d’Amérique Latine et du Monde Arabe. On peut se demander ce que seraient devenus les Fours, les Massalits et les Zaghawa du Darfour si par un heureux hasard le Secrétaire Général des Nations Unies et le Secrétaire d’État américain n’étaient pas Africain et Afro-descendant, tant l’Union Africaine a été absente au début de la tragédie et tergiverse devant ce qui est une entreprise de nettoyage ethnique.

Dans ces conditions, il s’agit de trouver des moyens concrets d’articuler les réflexions sur la “personnalité africaine” avec l’élaboration de tactiques (décision dépendant de l’instant où elle est prise et de l’état du système sur lequel on agit) appropriées pour résoudre des problèmes récurrents de paix civile, de croissance économique partagée, d’éducation et de santé qui se posent avec acuité en Afrique, vers quelque direction qu’on se tourne. Si être moderne c’est penser l’actuel, s’interroger sur les conditions d’une renaissance africaine, est-ce se poser la question de la pertinence et de la faisabilité des objectifs politiques actuels du panafricanisme? Est-ce une réflexion sur la question des moyens requis pour atteindre ces objectifs? Que penser des échecs de Air Afrique, de la dissolution de la CEAO, et plus grave encore de la disparition de ses Écoles Inter-états de formation, de l’ESIE (École Supérieure Interafricaine de l’Électricité) alors que la base matérielle d’une renaissance est fondée sur la capacité de se prendre en charge sur le plan technologie. El Hadj Omar Tall et Samory Touré avaient compris cette problématique lorsqu’ils ont été confrontés à des difficultés de ravitaillement en armes et munitions. Ils ont incité leurs artisans à moderniser leur technologie endogène de production de fusils et de balles. Malgré leur insuccès, leur option doit rester, mutatis mutandis, une source d’inspiration.

Que penser des blocages politiques dès qu’il s’agit de mettre en pratique les décisions prises d’un commun accord entre États? S’agit-il d’une confusion entre abandon de souveraineté et partage de compétences?

Quelles que soient les stratégies (même décision dans un état donné du système, quel que soit l’instant où elle est prise) élaborées, dégager des moyens pour les traduire en décisions tactiques est primordial. Dégager ces moyens suppose une autre allocation, une autre répartition des ressources disponibles, aussi limitées soient-elles, pour passer du geste à l’action prioritaire.

Que penser enfin de la cacophonie de Durban en 2001 entre intellectuels africains et Afro-descendants sur la question des réparations dues par l’Occident négrier? S’agit-il d’incompréhension, de défiance, de visions divergentes sur la nature des rapports avec notre histoire et avec les identités actuelles de chaque groupe? Une telle cacophonie est impensable chez les Juifs quand il s’agit de réparations légitimes qui leur sont dues, ce quelles que soient les différences entre eux (ashkénazes et sépharades).

L’accès aux NTIC devrait pourtant faciliter un dialogue permanent entre intellectuels, à la vitesse de la lumière. Des manifestations comme le Black History Month (Mois de l’Histoire des Noirs) en Amérique du Nord (USA et Canada), célébré depuis 1996 au Sénégal favorisent une synergie des visions qui a manqué à Durban quand la Conférence a été prise en otage par la question israélo-palestinienne.

Le Panafricanisme ne stagnera pas si la réflexion sur son actualisation débouche sur une vision opérationnelle pour résoudre des problèmes vitaux par des actes pensés et pertinents en lieu et place de gestes inefficaces: acta non verba!

Dr. Oumar DIOUME, Ing

Directeur Recherche et Développement en Réseaux de Télécommunications, Historien

Auteur de la Section 26.3 du Volume 7, de l’ouvrage de l’UNESCO “ Histoire du Développement Scientifique et Technique de l’Humanité ”.

Auteur de “ Inventeurs et Héros Noirs ”, 1998, Éditions les Cinq Continents, Montréal

Lauréat du Mois de l’Histoire des Noirs 2003 à Montréal

Lauréat du Premier Prix de la Société de la Société Canadienne de Recherche Opérationnelle en 2001

Membre du SASNET (Sommet Africain des Sciences et Nouvelles Technologies, créé par Dr. Cheick Modibo DIARRA) : Libreville 1999, Nouakchott 2002

Directeur des Études et Professeur à l’École Supérieure InterAfricaine de l’Électricité (Bingerville-Abidjan, COTE D’IVOIRE) de 1979 à 1983.

Chargé de Cours au Déde Cours au Département de Maths et Génie Industriel de l’École Polytechnique de Montréal.